Histoire d’une remontée #2 : lorsque l’on sombre

Quelques semaines passèrent sans qu’Éloïse ne pensa une seule fois au carnet de sa mère, trop absorbée par le rythme effréné de sa vie professionnelle. Elle s’investissait beaucoup dans son boulot, voire trop. C’est la raison pour laquelle elle avait sans doute eu du mal à conserver un amoureux. Ces précédents partenaires n’étaient pas restés longtemps. Elle les avait rapidement mis à la porte. Ils ne comprenaient pas pourquoi elle travaillait autant. Pour elle, ils la détournaient de ses objectifs. Oui, elle était carriériste et alors ? Et de son côté, pourquoi, aussi, est-ce qu’elle se mettait toujours en couple avec des mecs qui n’avaient aucune ambition à part mener une vie confortable, casanière ?

Après plusieurs relations non concluantes, en guise de compagnie, elle avait donc opté pour un chat. Son Marcel, le seul qui la comprenait vraiment et qui ne lui faisait jamais aucun reproche par rapport à son boulot.

Ce matin, comme tous les samedis matin, Marcel profitait qu’Éloïse dorme encore pour effectuer son tour d’inspection dans l’entrée. Il aimait bien prendre son temps pour renifler le sac, la veste et les chaussures que sa maîtresse avait laissé traîner après sa traditionnelle sortie du vendredi soir. Lui qui ne mettait jamais le nez dehors, partait grâce à ces combinaisons d’odeurs dans des voyages intérieurs qui pouvaient durer de longs moments. Il s’imaginait avec elle, à la terrasse de cafés et se racontait tout un tas d’histoires abracadabrantes.

Contrairement à sa maîtresse, il n’avait pas perdu de vue le carnet de la mère d’Éloïse. Il était intrigué et voulait connaître la suite. Aussi, lorsque son voyage odorant pris fin, il se mit en tête d’attirer l’attention d’Éloïse sur le carnet. Quand sa maîtresse se leva enfin, il bondit sur l’étagère d’où trônait le carnet et le fit tomber à terre ainsi qu’une pile de CD qui se trouvaient juste à côté.

Il l’entendit aussitôt râler. « Merde, Marcel ! Qu’est-ce que tu fous ? Je viens à peine de me lever ! Et tu fous déjà le bordel ! Qu’est-ce qui t’arrive ? » Lorsque Éloïse se rapprocha de l’étagère, elle vit parmi les CD au sol, le carnet de sa défunte mère. Elle le ramassa et pesta de nouveau contre son chat. « Marcel ! T’as vu ce que tu as fait ? Tu as failli l’abîmer ! »

Elle lissa la couverture entre ses mains. Après un long moment à observer ce qu’elle avait entre les doigts, elle décida de s’installer sur son canapé pour poursuivre sa lecture interrompue quelques semaines plus tôt par la sonnerie de son téléphone. Marcel était content. Même s’il venait de se faire gronder, il avait réussi et allait connaître la suite de Histoire d’une remontée. Il se lova confortablement contre sa maîtresse qui entama le 1er chapitre : Lorsque l’on sombre.

Que faire lorsque l’on a sombré ? Se laisser couler encore plus profondément pour toucher le sol et pouvoir prendre appui dessus pour remonter ? Sauf que si l’on attend de toucher le fond, on risque de ne plus avoir d’énergie pour remonter.

Quand j’ai sombré, je me suis laissée couler. Pour voir jusqu’où je pouvais aller. Curieuse en quelque sorte. Fascination morbide de l’expérience. Quels mécanismes ? Comment cela fonctionne ? Comment sombre-t’on ? Comment remonte-t’on ?

Je ne me souviens que de quelques bribes de ma période dans les profondeurs. A cette époque, mon cerveau fonctionnait au ralenti. A 30 % de ses capacités. Un rien me stressait et me paraissait insurmontable. Je passais mes journées à pleurer. Je sentais mon cerveau pour la première fois bloqué, incapable de réaliser autre chose que des tâches basiques du quotidien. Sensation troublante.

J’ai essayé de me raccrocher à du rationnel, à de la logique. J’ai lu tous les livres que j’ai pu sur ce qui avait provoqué l’écroulement de mon monde et sur le stress post-traumatique qui peut s’en suivre. Ces écrits de médecins et de victimes m’ont apporté quelques éclairages, m’ont permis de mieux comprendre ce qui m’arrivait. De mettre des mots dessus.

Cependant, je n’ai pas trouvé la seule réponse que je cherchais à savoir : comment remonter le plus vite possible à la surface. J’ai pourtant essayé les conseils apportés par mes lectures : aller voir un psy, faire une thérapie comportementale et cognitive, du yoga, de la méditation pleine conscience. Sans succès ! Je n’étais pas en mesure de me concentrer suffisamment pour en tirer les bénéfices. Mon mental n’arrivait pas à se calmer, je continuais d’errer. J’étais épuisée, envahie par mes peurs.

Ce qui me faisait plus fait peur, c’était moi-même. Moi qui me suis toujours dit que la dernière personne qui voudrait mon bien, qui me maintiendrait en vie, ce serait moi. Je me suis lâchée. J’ai voulu en finir. Je commençais à me faire moi-même violence. Auto destruction programmée.

Je suis encore terrifiée rien que d’avoir eu des envies de suicide. Et de m’être senti seule. Tellement seule. De sentir comme un mur transparent entre les autres et moi.

Comment exprimer ma détresse ? A qui ? Ceux à qui j’ai exprimé mes problèmes, m’ont soit ri au nez, ce que je disais était complètement absurde ; soit dit qu’il n’y avait rien de grave, que si je pensais seulement à me suicider ou à me droguer, c’était que je n’étais pas encore prête à franchir le cap, à le faire pour de vrai ; soit enfin que j’étais responsable de ce qui m’étais arrivé et que je devais corriger mes attitudes/comportement pour éviter que cela ne se reproduise.

Personne ne prenait la mesure de la profondeur de l’abîme vers laquelle j’étais malgré moi entraînée. J’avais peur de rester coincée au fond. De ne plus jamais pouvoir retrouver l’air libre.

Éloïse se rendit compte que ses yeux s’étaient humidifiés à la lecture de ses quelques lignes. Elle découvrait aujourd’hui avec stupeur les souffrances passées de sa mère. Elle n’avait imaginé que sa mère si joyeuse, si bien entourée et si amoureuse de la vie puisse avoir connu des moments aussi sombres. Aussitôt, elle regretta tous les reproches qu’elle lui avait adressées l’été précédent son décès. Elle serra fort Marcel contre sa poitrine pour apaiser sa peine.

Lien pour épisode précédent : #1

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